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Samedi 30 avril 2005

J’étais il y a quelques temps à Paris pour rencontrer la personne qui rédige la Newsletter Piper-Heidsieck, et au détour d’une pause café, dans l’après-midi, nous voilà parties à parler de New York, sourire aux lèvres, et les yeux perdus sur la ligne des buildings que nous imaginions en soupirant.

 

Et là, changeant littéralement de ton, elle se met à me parler d’elle. La quarantaine établie, divorcée de longue date et installée à Paris, elle a un « ami » de l’autre côté de l’Océan. Comme c’est mon cas par la force des choses, je l’écoute avec une attention toute renouvelée, essayant de comprendre son entrain.

 

Des années d’un mariage retombé comme un soufflet, avec posts-it sur le réfrigérateur pour « ne pas oublier le pain mon chéri », les lessives à enchaîner, le petit pavillon dans une banlieue trop proche du RER et les dîners chez les Duchmol du samedi soir, qui vous font bailler à n’en plus finir dans les vapeurs d’alcool d’un Côtes du Rhône trop acide, ce bonheur simple, oui, où on allait faire nos courses au supermarché après les embouteillages et on se chamaillait pour prendre les pâtes Barilla ou De Cecco, le tic tac d’une horloge et les tupperwares bien alignés en haut de l’armoire, ce bonheur horrible d’une vie déjà trop établie, ce bonheur dont on rêve mais dont on se lasse si vite, ce bonheur si fragile s’effrite comme les verres de mamie, mais fais attention tu vois bien que ça ne va pas au lave vaisselle.

 

La belle fait alors sa valise pour se retrouver dans la capitale qui explose d’une passion effrénée, pour refaire sa vie comme on dit, reprendre ses envies où elle les avait laissées pour les troquer contre des sets de table en plastique – six pour le prix de quatre –, et  se remettre à écrire, enfin. A son compte, mais pas directement, en devenant au fil du temps experte en sémiologie d’entreprise. « le sens et les mots ». C’est beau.

 

La belle a maintenant un « ami » qui habite New York et trouve la vie fantastique. A courir la vie, la fleur aux dents, d’un taxi à un avion il n’y a qu’un pas, et se retrouver dans Manhattan au bras de celui qu’elle aime. La passion lui donne des ailes. Elle clame la liberté, le plaisir des retrouvailles sans cesse renouvelé, la lassitude du quotidien enfin jugulée, le bonheur sans chaussettes à laver.

 

Que tout ce bonheur se doit d’être parfait ! Car après tout, ils n’ont que quelques jours, quelques heures, quelques instants de ce précieux temps partagé, on fait peut-être semblant d’être ensemble, on se dit « passe-moi le sel » comme « je t’aime », car cela sonne nouveau, à chaque fois. Le banal est révolu. 

 

C’est une mode qui semble s’étendre sur la scène bobo parisienne. Prôner les idéaux d’ailleurs en toute impunité, montrer qu’on est assez fou pour ne pas vivre ensemble, mais porter à leur quintessence ces moments partagés, pour ne jamais partager que le meilleur, car qu’est ce qui tue le couple, si ce n’est cette intimité délavée au fil des ans ?

 

Dans mon nouvel appartement rémois – en deux ans à peine j’ai habité dans pas moins de neuf appartements ou maisons différents, ne restant jamais plus de six mois au même endroit - je m’interroge et je rêve du bercement lancinant d’une machine à laver.

Lundi 7 mars 2005
Où l’on se rend compte que le noir troublant du café sus-cité est encore source de différenciation culturelle.
Petit topo du lundi matin.

Café : n.m. Substance liquide d’un noir troublant aidant l’homme ou la femme à repousser encore un peu le début de la journée de travail.

Version américaine.
Sortir de chez soi. Se faire refourguer A.M. New York. Prendre le métro, coincé entre John Doe et Jack Smith, tous les deux en finale du concours du « c’est moi le plus gros américain dans le wagon ce matin », entendre vaguement le cri strident des Ipods de ces derniers, survivre aux derniers relents de rap, et ne pas louper sa sortie. Se précipiter sur les escalators avant John Doe et Jack Smith qui risqueraient de les faire coincer. Atteindre l’air libre. Se voir refourguer A.M New York pour la seconde fois. Passer chez Strarburck, faire la queue pour acheter sa version « tall » de l’American Coffee. Marcher jusqu’à la porte de son immeuble, pester contre le manteau qui a exactement 12 poches, et donc douze possibilités d’héberger le Corporate ID bien caché au fond (à moins qu’il n’ait sombré dans les tréfonds d’un sac à main). Plonger à sa recherche avec le café brûlant dans une main. Le retrouver enfin (l’ID, pas le café), sous une pile de mouchoirs éculée sous l’œil goguenard des réceptionnistes (quoiqu’au final on peut s’être mis un peu de café partout). Le faire biper pour accéder de l’autre côté des portes vitrées, monter dans l’un des 12 ascenseurs, atteindre son étage, retrouver le pass magnétique pour en ouvrir la porte (non, il n’était pas rangé avec l’ID, ce serait trop facile). Traverser l’Open Space / les couloirs sinueux pour arriver enfin vers 9h15, voire 9h30 à son bureau. Allumer son ordinateur, et pendant que le monstre se réveille dans un concert de grognements, retirer son manteau, ses trente couches de vêtements, ses gants, son écharpe, pester contre la climatisation (en l’occurrence le chauffage) poussée à bout, et boire son café Starburck un peu moins brûlant maintenant, à petites gorgées, dans son emballage en carton recyclable / recyclé, en soulevant doucement la languette en plastique du couvercle non biodégradable., enfin. « Caution, contains hot beverage ». Survoler A.M. New York et se mettre à travailler.

Version française.
Prendre le métro, coincé entre Madame Michu et Madame Godiche qui se racontent leur soirée.
« Tiens, j’te raconte même pas » (mais pourtant on sent bien qu’elle va lui raconter, et longuement encore) « mais hier soir, eh ben l’Robert, il a voulu rgarder l’foot. Ouais. Eh ben même que là, j’lui ai dit t’as qu’à croire, au Robert, moi j’veux rgarder 1ère Compagnie » Etc.
Et Madame Godiche de renchérir « Eh ben moi hier, j’étais avec Jean Mich. Tu te souviens de Jean-Mich. Un mec top, quoi. Nan, vraiment top, quoi. Eh ben hier soir, y ‘m’dit Nan j’t’enmène pas au cinoche, Jennifer, j’vais au bistrot avec des potes. Nan mais j’ai halluciné, quoi. J’lui ai dit d’prendre ses clics et ses claques et d’se tirer. Ouais. Comme ça. Et » etc. …
S’extraire à sa station. Se précipiter sur les kilomètres d’escaliers et les monter avec plus ou moins d’entrain. Arriver enfin à l’air libre. Se voir refourguer 20 Minutes. Marcher jusqu’à la porte de son immeuble. Dire bonjour à la standardiste et faire un point météo avec elle « Il fait froid hein ? C’est fou, on est en Mars et il a encore neigé cette nuit ». S’en dépatouiller par une pirouette et entrer dans le cœur du bâtiment, atteindre son bureau, enfin, il est 9 heures. Allumer son ordinateur, et pendant que le monstre se réveille dans un concert de grognements, retirer son manteau, ses gants, son écharpe. Dire bonjour à Nicolas, Gilles, Béatrice, Nathalie. Aller relever ses e-mails personnels. Retrouver 20 Minutes et en étudier attentivement la photo de 1ère de couverture en attendant que Béatrice vienne vous proposer de prendre un café. Il est 10 heures bien sonnées. Se rendre à la machine à café, épicentre de Radio Couloir, et, au rythme du lent goutte à goutte, écouter attentivement les dernières nouvelles officieuses.
« Y paraît que Truc s’est fait augmenter.
- Noooooonnnnn… alors qu’il en fout pas une alors que moi je bosse comme une dingue ! [ndlr. Pour nettoyer la machine à café ?] »
Le temps que Béa ait raconté à Gilles ce que Nicolas venait de lui dire sur Nathalie, il est presque 11 heures. Repartir tranquillement terminer son café à son poste, en feuilletant 20 Minutes, avant de lancer son logiciel de messagerie professionnelle.

Je ne sais pas vous mais moi, pour avoir un tant soit peu travaillé aux Etats-Unis et pas tant que ça en France, je me sens maintenant toute perdue… Je n’ai pas ce réflexe du matin qui est de me dire « tiens je vais me faire une pause d’une heure pour prendre le café de la sociabilité » alors que je sais pertinemment qu’une pile de dossiers aussi haute que moi (bon, ok, au final c’est peut-être pas si terrible vu comme je suis grande) m’attend avec impatience à côté des 312 emails non lus. Je suis effarée par le manque d’efficacité chronique du service où je travaille, pour cause de dépendance au café. Quand ce n’est pas à la cigarette, avec une pause toutes les heures pour certains…

Je vous le dis : si un manager américain mettait son nez dedans, il lui faudrait certainement beaucoup de café pour remettre de l’ordre dans tout ça.
Lundi 28 février 2005
Que retiendra t-on de New York dans quelques temps ? Se souviendra t-on des visages qui en ont forgé l’histoire ? Qui traversa le temps sans une égratignure ?

Demandez autour de vous, à vos proches, vos amis, vos collègues, de vous citer quelques noms ou professions qu’ils associent à New York. En face de vous, on ne va pas se gratter très longtemps le cuir chevelu pour vous répondre le trio de tête : Rockefeller, les traders, les artistes de Broadway.
Rockefeller, magnat du XIXème siècle, qu’on vint à surnommer le Roi du Pétrole. Oui, celui là même qui fonda en 1870 la Standard Oil Company. Oui, me direz-vous, il soutint d’ailleurs un nombre incalculable d’organisations philanthropiques. D’ailleurs, il a une très belle place qui porte son nom dans la ville, et une patinoire très prisée, l’hiver. L’illumination du sapin sur la place sus-citée est un évènement que tout New Yorkais a déjà subi au moins une fois, le temps d’avoir les doigts des mains qui congèlent, entre la sortie du bureau et l’allumage de l’arbre en question.
Deuxièmement, les traders*. Mais bien sûr. Cette kyrielle de jeunes individus aux dents si longues qu’ils finissent par rayer le parquet, qui partent en Porsche à Miami pour se faire un whisky et une blondasse. Il y a deux semaines à peine, j’ai eu un cours de finance dispensé par un ancien trader. Cela faisait peine à voir. 28 ans en salle des marchés avaient fini par avoir raison de ses canines proéminentes, mais il gardait un sourire des plus carnassiers, on n’osait pas s’approcher trop près pour lui demander une explication, de peur que dans une pulsion traderesque, il ne nous morde violement. La loi du plus fort. Sans conteste. 28 ans en salle des marchés, de Londres à Tokyo en passant par New York, et tout ça pour terminer enseignant dans une sombre école de commerce, à expliquer la différence entre une action et une obligation à des étudiants qui, marketeurs dans l’âme, s’en moquent comme de leur dernière cuite (qui remonte à la veille).
Les artistes de Broadway, me rétorquerez-vous. Oui ! Evidemment. Certes. Je ne vous contredirai pas dans l’idée, parce que j’y ai pensé aussi, mais finalement j’ai envie quand même de contredire aujourd’hui alors je vais le faire tout de même. Souvenez-vous des débuts de Times Square. Du lieu de débauche que c’était. Du marketing sous jacent. Mais oui, pourtant ces gens là sont des artistes et je les respecte. Je les admire. De Chicago à Dracula, j’ai vibré au son de leurs voix, moi aussi.

Et pourtant. Pourtant vous venez de me décevoir. Pourquoi ? Parce que vous pensez lumière. Vous regardez le sommet des buildings mais vous vous boucherez le nez et vous fermerez les yeux dès que vous serez sorti du carré marketing de Times Square.
Parce que vous ne direz jamais d’emblée : le coursier. Ou le livreur du traiteur chinois, zigzaguant entre les taxis fous, pédalant comme un forcené sur son vélo cabossé, la bandoulière de son Messenger Bag lui barrant la poitrine. Pédalant contre la montre, pour livrer sa pizza « Stuff » en moins de trente minutes, pédalant contre l’implacable sanction, la peur au ventre de se faire virer si la sacro-sainte masse de pâte arrive froide à son destinataire.
Vous ne penserez jamais d’emblée à tous ces visages anonymes qui ont construit les kilomètres de galeries du métro new-yorkais, certains travaillant même dans des caissons pressurisés, à des températures tellement élevées qu’ils tournaient par tranche… d’une œ heure. Vous ne penserez jamais à ces ouvriers morts dans les galeries que vous empruntez pourtant tous les jours, en pestant contre la terre entière parce que votre sacro-saint train a une minute de retard.
Vous ne répondrez jamais les vendeurs ambulants, qui savent vendre des parapluies comme les gants, faisant évoluer la consistance de son linéaire mouvant au gré des saisons, au fil des jours. Je crois qu’un matin, j’en ai vu un vendre des casquettes et des lunettes de soleil, au coin de la rue où je travaillais. Le soir, lorsque je suis enfin sortie, il pleuvait. Et le gars, tout sourire, avait une cargaison intacte… de parapluies.
Le héros de cette mégalopole grouillante est ainsi : il sait vendre des parapluies les jours de déluge, et les troque contre des lunettes de soleil et des éventails dans la touffeur de l’été new-yorkais.


* Toutes mes confuses, SuperTrader, je sais bien que tu n’es pas comme ça… Quoique ?
Lundi 31 janvier 2005

Elle leva les yeux de son dossier, pensive. Il était là. Il venait d’arriver. Il lui fit un petit geste amical et lui sourit. Elle sourit aussi, contente, malgré tout, de la pause qu’il lui offrait. L’affaire M… qu’elle devait défendre était un cas particulièrement ardu, mais elle n’avait nullement envie de l’évoquer avec lui. Elle repoussa le dossier et s’assit plus confortablement. Tous les jours, c’était pareil. Il venait en fin d’après-midi, lui faisait un signe pour qu’elle le remarque enfin, souriait, et attendait qu’elle lui consacre ne serait ce que quelques minutes de son précieux temps. Elle avait fini par lui dire qu’elle était avocate. Il avait souri. Apparemment, c’était ce qu’il faisait de mieux. Sourire, et attendre. Attendre qu’elle se dévoile. Lui, paisible, ne disait rien de précis sur sa vie. Où vivait-il ? Que faisait-il ? Il s’asseyait en face d’elle, la regardait, se taisait pour mieux l’écouter. Au début, cela l’agaçait. Elle aimait à connaître son interlocuteur – déformation professionnelle, certainement. Elle ne parvenait pas à le cerner véritablement. Et puis, elle s’était doucement habituée à sa présence quotidienne. Qu’elle avait prise pour un jeu. Et qui lui était devenue, au fil des jours, presque indispensable. Elle appréciait, finalement, de se confier à cet inconnu, sans rien attendre en retour. Elle lui parlait parfois de ses affaires, souvent de ses collègues, de sa famille, beaucoup d’elle même. De sa vie, en somme. Lui, en face, guettait un signe d’intérêt sans rien lui dire, jamais. Il s’appuyait sur la table, jouait distraitement avec un sucre, aux aguets.

 

Tout avait commencé une après-midi de juillet, aux heures chaudes de la journée, quand elle s’était évadée de son bureau confiné et sans climatisation pour trouver refuge dans le café de ce parc ombragé, elle avait emporté un dossier avec elle, pour faire bonne contenance, tout en sachant qu’elle ne réussirait pas à y jeter un œil. Avec la touffeur de la journée, elle parvenait tout juste à envisager de se jeter dans un lac, un cours d’eau, une piscine, une fontaine, une flaque, presque. Cet endroit était comme un havre de paix, calme et frais. On entendait seulement le ronflement d’un grand ventilateur au dessus du comptoir, comme les baies vitrées étaient ouvertes. Elle venait de se poser, et l’avait vu arriver, un peu haletant, et il s’était appuyé à sa table. Curieuse, elle l’avait laissé faire. Déstabilisée par son regard sur elle, le silence autour d’eux, elle avait souri, maladroitement, puis piqué du nez dans ses documents. Lui, impassible, restait là à la regarder sans moufeter. Depuis ce jour, elle venait, dès qu’elle pouvait se ménager ne serait ce qu’un petit quart d’heure dans l’après-midi. Pour le plaisir de le voir venir, un peu gauche, mais de plus en plus sûr de lui, s’asseoir à ses côtés.

 

Un jour, il ne vint pas. Elle l’avait attendu, plus que de coutume, bravant la bruine de la journée, déstabilisée par son absence soudaine. En ces quelques mois, il ne lui avait pourtant jamais fait faux bond. Elle avait fini par se résoudre et retourner à son labeur.

 

Le lendemain, pourtant, et les 3 jours suivants, il ne vint pas. Elle s’inquiéta mais ne pu mener aucune enquête – comment prévenir de la disparition de quelqu’un que, somme toute, on ne connaît pas, et sous prétexte qu’il s’est absenté quelques jours ? Absurde.

 

La semaine suivante elle ne le vit pas non plus. Elle tenta de demander aux habitués du lieu, aux piliers de bar qui, sous leurs dehors bourru, austère et fermé, auraient pu la renseigner. De ce côté là, rien. Les passants ne l’avaient pas vu non plus dans les parages.

 

Un vieux Monsieur, à la sortie du parc, qui, l’ayant vue écumer les lieux et demander à qui voulait bien l’entendre qu’elle cherchait son bel inconnu, la retint par la manche. Avant qu’elle ait pu à nouveau ouvrir la bouche, il secoua la tête tristement. «  Y’rviendra pas, ma p’tite dame, vous savez… On sait pas d’où ça vient ni où ça va, ces espèces là… » Le vieux Monsieur, la voyant bouleversée, plissa le front, soucieux, et il ajouta « Mais si vous les aimez, ceux là, allez donc Rue des Malgré-Nous, je crois qu’il y a un refuge. » Elle releva la tête, les yeux plein de larmes, dans l’expectative. Il lui dit finalement « C’est bien un malheur si la SPA ne vous en trouve pas un tout pareil qui sera rien qu’à vous ».

 

 

 

 

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Lundi 24 janvier 2005
Poser ses doigts sur le clavier, fermer les yeux, expirer profondément et attendre… Sentir la déesse Inspiration s’éveiller, à peine jetée hors des bras chauds de Morphée. Tout juste levée. Et sentir, oui, sentir germer, quelque part, un semblant d’idée. Se laisser guider, écrire, écrire. Un instant, tout une nuit peut-être, pour retenir sur la page les bribes de ses idées.

La page blanche est comme un nouveau monde non encore conquis, une terre vierge, un bloc de marbre à sculpter et polir au gré de ses envies. La page blanche est l’inconnu. Celui qui s’y attaque, un aventurier. Nez à nez, à la première rencontre, nul ne sait encore exactement où l’autre va le mener.

Pour le lecteur, la simplicité, en quelques clics, de retrouver sa rubrique préférée. A peine arrivé au bureau, ce matin – quel froid dehors ! – l’écharpe est enlevée, et entre deux boutons de manteau, il extirpe un doigt semi gelé pour atteindre la touche d’alimentation de son ordinateur. Pendant que la bête ronronne en chauffant ses processeurs, il va se servir un généreux café dans la kitchenette. Il en profite pour saluer quelques collègues, il se brûle un peu les doigts, il revient à son bureau. Entre temps, l’écran s’est réveillé. Lui, le lecteur, s’assoit, et ouvre sa page Internet. Son site web. Et sa rubrique tant attendue. Enfin. Une petite gorgée de café, et il lit. Il se réchauffe doucement les mains sur le gobelet. Il aime ce petit instant hors du temps avant de plonger dans les soucis, lot quotidien de son emploi. Tiens, pour la peine, il peut même relire. Il aime tel paragraphe. L’autre un peu moins. La fin le fait sourire, bien tournée. Il soupire, doucement, et se remet à une occupation plus séculaire, se lançant dans son travail.

Pour l’auteur de la rubrique, ailleurs, c’est l’angoisse. Il doit remplir ces fichues colonnes et ce matin rien ne lui vient. Il a beau se mettre à son ordinateur et poser les doigts sur le clavier, fermer les yeux et expirer profondément, ce matin, les Muses se rient de lui et ses doigts sont collés. D’habitude, les chroniques sont évidentes. Une sortie entre amis, un fait divers. Là, reclus, l’Inspiration est réticente. Il sent, lui, les yeux de ses lecteurs rivés sur lui à travers l’écran. L’attente vaine de sa rubrique. L’arrivée du lecteur, jovial, son café. Mais sur le site, point de rubrique à lire. Une journée qui s’annonce mal. Tel fournisseur à rappeler, tel client à aller voir, un appel d’offre à rédiger et il n’a même pas eu son évasion hebdomadaire. Il sent que cette semaine va le faire grincer, le lecteur.

L’angoisse monte. L’auteur, fébrile, imagine mille détails à raconter. Les dernières grèves ? Pourquoi pas. La fonction publique de l’hexagone entame joyeusement cette nouvelle année avec une série de grèves. La Poste, aujourd’hui. La SNCF demain. Les enseignants jeudi. Revendications diverses et variées – salaires, notamment – qui seraient sujettes à de houleux débats. Mais, de l’autre côté de l’Océan, on attend autre chose. On attend peut-être quelque chose de plus piquant, de plus mordant, de plus observé, une remarque acerbe sur quelque chose que l’on fait tous les jours.

Il pourrait bien leur parler de ce nouvel Airbus A380, inauguré ce matin. Le fait est d’importance. CNN, oui, CNN retransmet en direct l’évènement. Agonie de Boeing, en passe de perdre son leadership avec le 747 sur le marché des très gros porteurs. Certains, ici, tremblent déjà. Que seront prêts à faire les Américains pour retrouver la première place ? On échafaude de grandes théories sur le dernier krach du Concorde à Roissy. La pièce restée sur la piste n’était-elle pas celle d’un Boeing ? Hypothèses hystériques, irréalistes, mais… « et si ? ».

Le voilà qui secoue la tête, agacé. Non. On ne l’attend pas pour cela. Il imagine le lecteur, surpris et un peu déçu de se retrouver nez à écran avec le récit de l’inauguration du coucou. Maintenant il grimace. Non, décidément, ce ne sera pas cela.

Alors il se lève. Tourne en rond tel un lion en cage. Il rumine. Il abandonne. Il laisse là son ouvrage, son territoire, page vierge et ordinateur rageur. Il s’en va. Il prend un livre, sa veste, sa voiture, ailleurs. Peur que l’ordinateur ne le nargue. « Toujours pas d’idée ? » semble lui demander la machine.
C’en est désespérant. Il finit, à chaque instant, par se demander si le fait de faire tomber une fourchette peut devenir une entrée en matière intéressante, pour refuser l’idée saugrenue une minute plus tard.

Puis, tout à coup, une idée fait son chemin. Il va leur écrire cela, oui, sa lente agonie, puis sa remontée depuis les limbes du sommeil de la création. Son chemin de croix. Il va leur raconter son angoisse. Son angoisse de la page blanche…

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