Rue des Malgré Nous
Elle leva les yeux de son dossier, pensive. Il était là. Il venait darriver. Il lui fit un petit geste amical et lui sourit. Elle sourit aussi, contente, malgré tout, de la pause quil lui offrait. Laffaire M
quelle devait défendre était un cas particulièrement ardu, mais elle navait nullement envie de lévoquer avec lui. Elle repoussa le dossier et sassit plus confortablement. Tous les jours, cétait pareil. Il venait en fin daprès-midi, lui faisait un signe pour quelle le remarque enfin, souriait, et attendait quelle lui consacre ne serait ce que quelques minutes de son précieux temps. Elle avait fini par lui dire quelle était avocate. Il avait souri. Apparemment, cétait ce quil faisait de mieux. Sourire, et attendre. Attendre quelle se dévoile. Lui, paisible, ne disait rien de précis sur sa vie. Où vivait-il ? Que faisait-il ? Il sasseyait en face delle, la regardait, se taisait pour mieux lécouter. Au début, cela lagaçait. Elle aimait à connaître son interlocuteur déformation professionnelle, certainement. Elle ne parvenait pas à le cerner véritablement. Et puis, elle sétait doucement habituée à sa présence quotidienne. Quelle avait prise pour un jeu. Et qui lui était devenue, au fil des jours, presque indispensable. Elle appréciait, finalement, de se confier à cet inconnu, sans rien attendre en retour. Elle lui parlait parfois de ses affaires, souvent de ses collègues, de sa famille, beaucoup delle même. De sa vie, en somme. Lui, en face, guettait un signe dintérêt sans rien lui dire, jamais. Il sappuyait sur la table, jouait distraitement avec un sucre, aux aguets.
Tout avait commencé une après-midi de juillet, aux heures chaudes de la journée, quand elle sétait évadée de son bureau confiné et sans climatisation pour trouver refuge dans le café de ce parc ombragé, elle avait emporté un dossier avec elle, pour faire bonne contenance, tout en sachant quelle ne réussirait pas à y jeter un il. Avec la touffeur de la journée, elle parvenait tout juste à envisager de se jeter dans un lac, un cours deau, une piscine, une fontaine, une flaque, presque. Cet endroit était comme un havre de paix, calme et frais. On entendait seulement le ronflement dun grand ventilateur au dessus du comptoir, comme les baies vitrées étaient ouvertes. Elle venait de se poser, et lavait vu arriver, un peu haletant, et il sétait appuyé à sa table. Curieuse, elle lavait laissé faire. Déstabilisée par son regard sur elle, le silence autour deux, elle avait souri, maladroitement, puis piqué du nez dans ses documents. Lui, impassible, restait là à la regarder sans moufeter. Depuis ce jour, elle venait, dès quelle pouvait se ménager ne serait ce quun petit quart dheure dans laprès-midi. Pour le plaisir de le voir venir, un peu gauche, mais de plus en plus sûr de lui, sasseoir à ses côtés.
Un jour, il ne vint pas. Elle lavait attendu, plus que de coutume, bravant la bruine de la journée, déstabilisée par son absence soudaine. En ces quelques mois, il ne lui avait pourtant jamais fait faux bond. Elle avait fini par se résoudre et retourner à son labeur.
Le lendemain, pourtant, et les 3 jours suivants, il ne vint pas. Elle sinquiéta mais ne pu mener aucune enquête comment prévenir de la disparition de quelquun que, somme toute, on ne connaît pas, et sous prétexte quil sest absenté quelques jours ? Absurde.
La semaine suivante elle ne le vit pas non plus. Elle tenta de demander aux habitués du lieu, aux piliers de bar qui, sous leurs dehors bourru, austère et fermé, auraient pu la renseigner. De ce côté là, rien. Les passants ne lavaient pas vu non plus dans les parages.
Un vieux Monsieur, à la sortie du parc, qui, layant vue écumer les lieux et demander à qui voulait bien lentendre quelle cherchait son bel inconnu, la retint par la manche. Avant quelle ait pu à nouveau ouvrir la bouche, il secoua la tête tristement. « Yrviendra pas, ma ptite dame, vous savez
On sait pas doù ça vient ni où ça va, ces espèces là
» Le vieux Monsieur, la voyant bouleversée, plissa le front, soucieux, et il ajouta « Mais si vous les aimez, ceux là, allez donc Rue des Malgré-Nous, je crois quil y a un refuge. » Elle releva la tête, les yeux plein de larmes, dans lexpectative. Il lui dit finalement « Cest bien un malheur si la SPA ne vous en trouve pas un tout pareil qui sera rien quà vous ».
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